aga6000
05.02.04, 15:16
REPORTAGE
A Bruxelles, avec ou sans "tampon", les Polonais sont déjà dans l'Union
LE MONDE | 04.02.04
Ici, pas de descentes de police, pas de chasse aux immigrés ; et les
expulsions sont rares.
Bruxelles de notre bureau européen
A l'été 2003, une diligence venue de Pologne à travers l'Allemagne pour fêter
l'élargissement de l'Union européenne est arrivée sur la Grand-Place de
Bruxelles. Un incident a conduit la police à contrôler ses deux conducteurs,
qui ont été bien vite renvoyés au-delà de l'Oder pour ne pas avoir
fait "tamponner" leurs passeports lors de leur entrée sur le territoire de
l'UE. L'affaire a failli dégénérer en incident diplomatique.
Pourtant, ce fameux tampon, tous les Polonais qui travaillent clandestinement
à Bruxelles le connaissent bien. C'est lui qui leur permet de séjourner à peu
près légalement en Belgique. Depuis 1991 et la suppression des visas
touristiques, les Polonais peuvent demeurer dans le royaume pendant trois
mois, sous prétexte de faire des emplettes ou des visites familiales. Lorsque
le délai est écoulé, les plus scrupuleux retournent en Pologne, pour obtenir
un nouveau tampon sur leur passeport, avant de revenir.
Le manège, qui peut durer des années, est très bien organisé. Près de la
porte de Hal, dans la commune de Saint-Gilles, des minibus embarquent chaque
jour cinq ou six passagers pour un trajet d'une vingtaine d'heures. Moyennant
une cinquantaine d'euros, ils retournent aux confins de la Pologne, dans la
région de Siemiatycze, d'où sont originaires les trois quarts des émigrés
polonais en Belgique. Via des réseaux familiaux, ils ont quitté cette contrée
déshéritée et frontalière de la Biélorussie, qui a subi de plein fouet la
raréfaction du commerce avec l'ex-URSS mais profite aujourd'hui des fonds
rapatriés de Belgique. A Bruxelles, ils viennent chercher une vie meilleure,
sûrs de gagner entre 1 200 et 1 700 euros par mois, pour 200 à 250 euros en
Pologne, selon Elzbieta Kuzma, chercheuse à l'Université libre de Bruxelles.
"Les Polonais vivent de mieux en mieux à Bruxelles. Leurs voitures sont plus
neuves, ils vivent dans des quartiers plus chics et leurs appartements sont
plus beaux", se réjouit Marek Kutylowski, 43 ans, qui a profité, en 2000, de
la vague de régularisation et a ouvert, depuis, deux magasins. Tous n'ont pas
saisi cette occasion, à l'instar de Krzysztof, 40 ans, qui travaille dans le
bâtiment depuis 1992 mais n'avait pas confiance dans la police. Ou comme
cette jeune femme, active dans les milieux européens, qui préfère ne pas
payer le très lourd impôt belge sur le revenu.
LA HANTISE DE L'ACCIDENT
Résultat, si 2 100 Polonais seulement sont recensés dans la région de
Bruxelles, Mme Kuzma estime leur nombre à 30 000. Tous ne se fatiguent pas à
effectuer l'aller et retour pour obtenir le tampon, les autorités belges
faisant peu la chasse aux immigrés. "Les Polonais se sentent bien, car les
expulsions sont rares, et ceux qui en font l'objet reviennent au bout de
quelques jours", analyse Mme Kuzma. Pas de descentes de police dans les
boîtes de nuit polonaises, où les irréguliers seraient pourtant faciles à
trouver. Les enfants des familles irrégulières - de toutes les nationalités -
sont admis sans sourciller dans les écoles. On ne saurait les "prendre en
otage", précise Charles Picqué, ancien président socialiste de la région et
bourgmestre (maire) de Saint-Gilles, commune de Bruxelles où s'est installée
la communauté polonaise. La police ne traque pas les femmes qui sont
employées de maison. Et lorsqu'elle fait des contrôles sur les chantiers, sur
lesquels M. Kutylowski a travaillé pendant de nombreuses années au
noir, "c'est sur dénonciation", affirme-t-il.
Les chantiers sont pourtant le vrai souci des autorités belges. Les Polonais
représentent le gros de la main-d'œuvre employée "au noir" dans le bâtiment.
Et leur hantise est celle de l'accident. Isabelle Fijalkowski, jeune Belge
d'origine polonaise, raconte les malheurs récents d'un ouvrier tombé d'une
échelle et que son employeur avait ramené chez lui, avant d'appeler les
pompiers, pour masquer l'accident. Dans ce cas, la facture est lourde pour
ces gens non assurés, même si, concède Mme Fijalkowski, "in fine, c'est
souvent l'Etat belge qui couvre les frais". En cas de maladie plus
prévisible, on prend le minibus pour la Pologne, précise M. Kutylowski.
L'arrivée d'une main-d'œuvre masculine et célibataire n'induit pas de
problèmes de violence particuliers, affirme Charles Picqué, même si la
cohabitation avec la communauté marocaine est parfois délicate. "Le samedi,
les Marocains attaquent les Polonais qui ont touché leur paie et ont un peu
bu", se plaint M. Kutylowski. En revanche, M. Picqué s'inquiète de voir des
maisons de Saint-Gilles divisées en studios meublés, souvent loués sous des
prête-nom, ce qui ne favorise pas la réhabilitation du quartier et encourage
la spéculation.
Tomek, un pâtissier de 24 ans, arrivé légalement en mai 2003 mais qui doit
encore faire reconnaître son diplôme, vit dans un studio de 25 m2. La surface
est exiguë, selon les critères bruxellois, mais apparaît finalement
acceptable. "Le logement ne pose aucun problème ; les gens vivent tout à fait
décemment", estime Mme Fijalkowski, qui a lancé un mensuel gratuit en
polonais, Gazetka, tiré à 5 000 exemplaires.
Très solidaire, la communauté est paradoxalement peu structurée. La Mission
polonaise de l'Eglise catholique sert de lieu de rencontre et d'entraide,
mais le prêtre, Tadeusz Czaja, assure ne mener qu'une mission pastorale,
tandis que M. Picqué juge l'Eglise polonaise "très renfermée". Il voudrait
trouver des interlocuteurs. C'est d'autant plus nécessaire qu'il estime que
la communauté polonaise va se renforcer avec l'élargissement. Avec un chômage
de 20 % et une agriculture aux effectifs pléthoriques en Pologne, le maire se
dit "assez pessimiste, ou réaliste, pour craindre de nouvelles arrivées".
Arnaud Leparmentier
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.02.04