gelatik
06.05.02, 06:23
CITOYENS du pays dans lequel nous vivons et citoyens de la planète, nous
n'avons pas de raisons ni pour habitude de nous exprimer en qualité de juifs.
Nous combattons le racisme, dont, bien sûr, l'antisémitisme sous toutes ses
formes. Nous condamnons les attentats contre les synagogues et les écoles
juives qui visent une communauté en tant que telle et ses lieux de culte. Nous
refusons l'internationalisation d'une logique communautaire qui se traduit, ici
même, par des affrontements entre jeunes d'une même école ou d'un même
quartier.
Mais, en prétendant parler au nom de tous les juifs du monde, en s'appropriant
la mémoire commune, en s'érigeant en représentants de toutes les victimes
juives passées, les dirigeants de l'Etat d'Israël s'arrogent aussi le droit de
parler, malgré nous, en notre nom. Personne n'a le monopole du judéocide nazi.
Nos familles ont eu leur part de déportés, de disparus, de résistants. Aussi le
chantage à la solidarité communautaire, servant à légitimer la politique
d'union sacrée des gouvernants israéliens, nous est-il intolérable.
Dans l'escalade de la violence, des actes inadmissibles sont commis des deux
côtés. C'est hélas le lot de toute logique de guerre. Mais les responsabilités
politiques ne sont pas également partagées. L'Etat d'Israël dispose d'un
territoire et d'une armée. Les Palestiniens des territoires occupés et des
camps de réfugiés sont condamnés à vivre sous tutelle, avec une économie
mutilée et dépendante, dans une société estropiée, sur un territoire en
lambeaux, lacéré de routes stratégiques et semé de colonies israéliennes.
Si la provocation calculée d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées, avec le
soutien d'Ehoud Barak, a pu mettre le feu aux poudres, c'est que la situation
était déjà explosive du fait des manoeuvres dilatoires dans l'application des
accords d'Oslo, de la poursuite de la colonisation israélienne des territoires,
du refus de reconnaître un Etat palestinien dont la proclamation est sans cesse
différée. Il n'est pas surprenant que ces humiliations et ces frustrations
accumulées aboutissent à la révolte d'un peuple. Un pas peut-être irréversible
est en train d'être franchi. La provocation symbolique d'Ariel Sharon, en
accentuant le caractère confessionnel des affrontements au détriment de leur
contenu politique, favorise la montée en puissance de forces religieuses
extrêmes au détriment des partisans de la paix et d'une Palestine et d'un
Israël laïques. Une course au désastre est engagée. Une guerre civile se
profile en Israël même entre juifs et arabes israéliens.
Ce n'est pas bien que juifs, mais parce que juifs que nous nous opposons à
cette logique suicidaire des paniques identitaires. Nous refusons la spirale
mortelle de l'ethnicisation du conflit et sa transformation en guerre de
religions. Nous refusons d'être cloués au mur des appartenances communautaires.
Partisans de la fraternité judéo-arabe, nous réclamons la relance d'un
processus de paix qui passe nécessairement par l'application des résolutions de
l'ONU, par la reconnaissance d'un Etat palestinien souverain et du droit au
retour des Palestiniens chassés de leur terre. C'est par là que la coexistence
pacifiée de différentes communautés culturelles et linguistiques sur un même
territoire peut devenir possible.
Raymond Aubrac, Nurith Aviv, Eliane Benarrosh, Miguel Benassayag, Daniel
Bensaïd, Haby Bonomo, Irène Borten, Rony Brauman, Suzanne de Brunhoff, Gérard
Chaouat, Bernard Chapnik, Jimmy Cohen, Alain Cyroulnik, Philippe Cyroulnik,
Sonia Dayan-Herszbrun, Régine Dhoquois-Cohen, Ruy Fausto, Arie Finkelstein,
Jean-François Godchau, Jean Harari, Isaac Johsua, Samuel Johsua, Esther Joly,
Janette Habel, Gisèle Halimi, Norbert Holcblat, Marcel-Francis Kahn, Pierre
Khalfa, Hubert Krivine, Daniel Liebman, Michaël Löwy, Henri Maler, Sheila
Malouany, David Mandel, Marie-Pierre Mazeas, Christophe Otzenberger, Maurice
Rajfus, Jean-Marc Rosenfled, André Rosvègue, Suzanne Saltiel, Catherine Samary,
Laurent Schwartz, Michèle Sibony, Corinne Sibony, Daniel Singer, Stanislas
Tomkiewicz, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Voloch, Richard Wagman, Michèle
Zemor, Patrick Zylberstein.
Journal Le Monde